Prénoms arabes
Le système classique d'identification des personnes comprenait plusieurs
éléments :
• une kunya, souvent composée de abû (pour les hommes)
ou de umm (pour les femme) suivi d'un "ism", celui du fils aîné,
ou, à défaut, mais c'est rarissime, de la fille aînée
;
• un ism, qui est le prénom par excellence ;
• un nasab, référence généalogique, composée
de ibn (pour les hommes) ou de bint (pour les femmes), suivi du "ism"
du père ou d'un ancêtre ;
• une nisba, rappelant une origine : tribale, géographique, professionnelle...
; c'est un adjectif de relation (terminaison en î ou iyya).
Un surnom (laqab) pouvait venir s'y ajouter. Il s'agit en général d'un deuxième adjectif attribuant une qualité particulière au personnage.
Ce système qui ne concernait en réalité que les personnages bénéficiant d'une certaine renommée, même modeste, n'est plus en usage aujourd'hui. Cependant il nous explique l'origine de quantité de prénoms. En effet, de très nombreux kunya-s, nasab-s, nisba-s ou laqab-s sont devenus des prénoms courants aujourd'hui.
Actuellement dans le monde arabe, on trouve essentiellement deux usages :
1. on identifie une personne par une suite de trois prénoms : le sien,
suivi de celui de son père, puis celui du grand-père paternel
;
2. on se contente de deux termes : le prénom et le laqab (en guise
de nom de famille).
Dans ce dossier nous nous limitons aux ism-s (prénoms) pour une première
idée de leur usage actuel, de leur sens, de leurs particularités,
origine, évolution... Un choix assez large sera ensuite donné,
classé par forme. Enfin une liste alphabétique indiquant le
sens, précis ou approximatif, et, s'il y a lieu, les caractéristiques
essentielles (archaïque, classique, maghrébin, oriental, féminin,
masculin...) sera publiée au prochain numéro. Cette liste comprendra,
en plus des groupes abordés dans le dossier, de très nombreux
autres cas isolés.
Le sens inévitable
Ce qui est commun aux prénoms arabes c'est la présence d'un
sens. Celui-ci peut être immédiat, quand il s'agit d'un vocable
courant, tel un adjectif, un participe, un nom verbal, un substantif désignant
une fleur, un animal, un objet, voire même un lieu géographique...
Il peut aussi être très vague, rappelant une racine connue mais
avec une forme peu commune. Espérons qu'à la lecture de la totalité
de ce dossier les choses seront plus claires !
Vous avez dit "arabe" ?
L'usage si répandu d'un certain nombre de noms bibliques, mais aussi
iraniens, turcs, et, de nos jours, européens..., fait oublier qu'il
ne s'agit pas de prénoms arabes. Inutile donc d'y associer un sens
perceptible par les Arabes.
Pourquoi faire simple ?
La majorité des prénoms se limitent à un mot, tel que
Jamîl (Beau), Sâbir (Patient), Nûr (Lumière)... Mais,
à l'instar des Français, les Arabes aiment parfois faire compliqué.
Les prénoms composés sont dès lors légion : les
99 attributs connus de Dieu, par exemple, précédés du
terme Abd permettent aux plus croyants de faire le "bon choix".
Les 40 attributs du Prophète aussi, précédés de
Son prénom (Muhammad), augmente encore cette liste de noms vénérables.
D'autres artifices permettent d'enrichir davantage cette liste que nous découvrirons
plus loin.
Interdits !
Contrairement à la situation passée en France, aucune loi ne
restreint le choix des prénoms. Mais il n'est pas question de franchir
quelques limites. Personne ne pourra s'appeler Allah (Dieu), ou Nabiy (Prophète),
ou encore Chaytân (Satan), voire même Jahîm (Enfer) ! D'autres
frontières sont difficiles à franchir : les prénoms rappelant
clairement une appartenance religieuse sont peu "exportables" d'une
communauté à l'autre. On ne trouvera pas un musulman se prénommant
Mîkhâ'îl (Michel), ou Hisqayl (Eschéel), pas
plus un chrétien s'appelant Muhammad ou Alî. Les noms bibliques,
très prisés par ailleurs, ont aussi quelques "rejetons".
Là où les Français n'hésitent pas à appeler
leur fils Abel (Hâbîl), les Arabes y voient une mauvaise augure.
De même Qâbîl (Caïn) rappelle par trop une action maléfique.
Cela dit, il arrive que, par superstition, certains parents, accablés
par la mort de plusieurs nouveaux-nés, "enlevés" par
l'Ange de la mort (Izrâ'îl), choisissent un "prénom"
assez repoussant pour dégoûter même l'ange impitoyable.
Naturellement, une fois le danger passé, cette marque infâme,
souvent sujet de plaisanterie, est effacée au profit d'un joli prénom.
Il n'est pas exclu toutefois qu'à la place d'un sentiment de honte,
surgisse une croyance ferme en une baraka certaine et durable. Un célèbre
vendeur de boissons rafraîchissantes de Bagdad, qui affichait avec fierté
son prénom au-dessus de sa vitrine, s'appelait Zibâla (Hâjj
"Ordure") !
La transmission d'un prénom
Une règle générale, de moins en moins respectée
de nos jours, veut que le fils aîné porte le prénom de
son grand-père paternel. De gangbangs même la fille aînée
portera le prénom de sa grand-mère, toujours paternelle. En
revanche, père et fils, ou mère et fille, partagent rarement
le même prénom. Cela existe cependant, notamment en Egypte. Rappelons
le cas de l'ancien secrétaire général de l'ONU : Boutrous
Boutrous Ghali .
Un prénom qui en appelle un autre
Le poids de certains personnages historiques ou religieux créé
une attente précise. Pour un Muhammad (à l'instar du Prophète)
on prévoit un fils aîné se prénommant Qâssim
(ou al-Qâsim ou encore Jâsim), pour un Ali, un fils s'appelant
Hassan ou Hussayn, pour un Ibrâhîm un Ismâ'îl, etc.
Il est même d'usage d'attribuer un surnom à chaque homme, si
son prénom s'y prête, pour préfigurer son futur mariage
et la naissance de son "fils aîné". Un Yâssir
sera surnommé Abû 'Ammâr, un Walîd aura le surnom
de Abû Khâlid, etc.
Rien n'est trop beau pour le nouveau-né !
Mais il n'est pas question de se plier à cette pression si l'envie
est là
pour marquer l'heureuse naissance d'un "vrai" prénom. La
langue arabe
apporte alors son concours. Du singulier on passe au duel ou à une
forme intensive qui rappelle par sa sonorité le duel. On appelle le
petit Sa'dân, ou Zaydân ou Muhammadayn,
Entre masculin et féminin
Malheureusement, la langue tend parfois des pièges. Certains prénoms
hésitent à se choisir un sexe. La question est plus complexe
que chez les Français. Pour ces derniers l'écrit écarte
en effet la confusion (mis à part dans le cas de Dominique, Claude,
Camille...). Mais en arabe, l'orthographe est commune. Pis encore, ces prénoms
peuvent changer de sexe en passant d'un pays à un autre. Citons entre
autres exemples : Sabâh (Matin), Rajâ' (Espérance), Ihsân
(Bienfaisance)... Le jeu de cache-cache entre masculin et féminin ne
se limite pas à ces prénoms communs. De nombreux prénoms
portant la marque finale du féminin (-iyya) sont parfaitement masculins.
Et cela depuis des siècles. Parmi les contemporains du Prophète
(VI-VIIème s.) il y avait de nombreux guerriers fiers de s'appeler
Ussâma, Rubay'a, Talha, Mu'âwiya, 'Ubayda... Aujourd'hui des dizaines
de prénoms semblables sont couramment choisis, en Egypte notamment.
Ajoutons que certains noms composés masculins qui perdent un élément
peuvent devenir féminins. C'est le cas, par exemple, de Nûr (issu
de Nûr al-Dîn), de Rajâ' (issu de Rajâ' al-Dîn)...
La métamorphose des prénoms
Il est risqué d'affirmer qu'une filiation existe forcément entre
tel et tel
prénoms. Ce qui suit n'est donc qu'une hypothèse. On pourrait
suggérer que Hamîd nous donne le féminin Hamîda.
et le masculin, version diminutif, Humayd, qui, par imitation de modèles
anciens et puissants (Hudhayfa, par exemple), devient Humayda, toujours masculin.
De même le modèle fondamental Abd Allâh engendre 'Atâ'
Allâh (masc.), qui se rétrécie en 'Atâ ; celui-ci
ne peut avoir pour féminin 'Atâ'a (absence de modèle)
; alors, on obtient le féminin 'Atiyya, malgré l'inexistence
de 'Atî.
L'ambiguïté du sens
Une autre forme d'hésitation caractérise certains prénoms,
sans doute
"transits", qui reviennent après un "séjour"
prolongé auprès des Turcs et des Iraniens. Un Arabe dira sans
réfléchir que Ra'ûf, prénom masculin, signifie
"Clément", mais risque de peiner à expliquer la forme
de Ra'fat, toujours prénom masculin ! Mais, vaguement, il ressentira
la présence de la racine (R'F) qui évoque la compassion, la
clémence. On pourrait dire la même chose des prénoms ayant
la terminaison î, tels Sa'dî, Hussnî, Fikrî, Hamdî,
wajdî, etc. Le î final résonne comme un possessif (1ère
personne) mais il peut être perçu comme une marque d'adjectif.
Dans un cas comme dans l'autre il s'agit d'un élément troublant,
empêchant le sens d'être immédiat.
Comment faire moderne ?
Appeler aujourd'hui sa fille Khadîja ou son fils Abdulhaq, n'est pas
du goût de tout le monde. Dans les villes modernes où la vie
à l'occidentale l'emporte sur les traditions, on a plutôt tendance
à puiser dans les prénoms étrangers "importables"
(Hélène, Suzanne, Vénus, Eveline), ou qui, aussi arabes
qu'ils soient, ont quelque chose de "moderne"
(May, Suhâ, Mahâ, Nadâ, Rayyâ...).
Inventer un nouveau prénom
La liberté est presque totale en matière de prénoms.
En dehors du bon sens, rien n'interdit d'appeler sa fille Kâritha (Catastrophe)
ou son fils Zalzâl
(Séisme) ! Mais il arrive aux parents "sensés" d'oser
quelques prénoms
"lourds" tels que Intisâr (Victoire), Istiqlâl (Indépendance),
Nidâl
(Lutte), Intifâda (Soulèvement)... Par pitié pour les
futurs nouveaux-nés nous renonçons à donner d'autres
exemples sur ce registre. Rappelons simplement que les noms des fleurs passent
toujours bien et que tout n'est pas déjà utilisé.
"Dis-moi ton prénom, je te dis d'où tu viens !"
Disons le tout de suite : ce titre est purement démagogique. Naturellement,
l'idéal ici serait de parvenir à établir des critères
d'identification permettant, à partir d'un prénom, de situer
dans le temps et dans l'espace (géographique et social), avec une marge
d'erreur réduite, le personnage concerné. Mais il est probablement
impossible d'y parvenir, même dans le cadre d'une recherche de longue
haleine. Nous allons donc nous contenter de quelques éléments
épars mais significatifs :
- La contraction de l'article défini Al- en L- est typiquement
maghrébine. On ne trouvera jamais un Oriental se prénommant
Larbi ou Lamîn ou Lahssîn ou encore Lakhal ...
- Une autre contraction est maghrébine : Abû -> Bû ou
Ba. Ainsi, Bû'alam (Boualam) ou Balqâssim (Belkacem) ne peuvent
en aucun cas être originaires du Proche-Orient.
- A l'inverse on ne rencontrera pas en principe de Abd Alî ou de
Abd Hussayn (prénoms chiites) dans les pays du Maghreb.
- Dans les familles traditionnelles musulmanes on peut rencontrer de petits
Abdulkarîm, Abdulqâdir, Abduljabbâr... Cela est beaucoup
moins probable dans les quartiers "modernes" où le modèle
occidental est obsédant.
- Dans les familles musulmanes il est inutile de chercher un Mîkhâ'îl
ou un Butrus ...
- Si on se trouve en présence d'un Butrus et d'un Pierre, on pourrait
sans
grand risque d'erreur penser que le deuxième est libanais, le premier
étant soit syrien soit égyptien.
- Des Abdulrasûl (Serviteur du Messager) ou Abdulnabî (Serviteur
du prophète) ne peuvent être saoudiens. L'Arabie Saoudite interdit
en effet l'extension de la composition Abdul- aux noms autres que les attributs
de Dieu.
- Pour des raisons historiques, certains prénoms sont bannis chez les
chiites (Irak, Liban, Golfe) : Omar, Uthmân, Abû Bakr, Mu'âwiya,
Yazîd, 'A'icha...
- Quelques prénoms sont plutôt caractéristiques d'un pays
précis. En voici quelques uns à titre d'exemples : Khalîfa
(pays du Golfe, mais aussi
Tunisie), Muhammadayn (Egypte), Abdulqâdir (mieux diffusé au
Maghreb), Muwaffaq (Irak), Jâssim (Irak et Golfe)...
Ghalib Al-Hakkak